Jean et Madeleine
- houelse
- 30 janv.
- 5 min de lecture
Brumaire n'a jamais si bien porté son nom: un brouillard épais recouvre les monts du Brionnais, tandis que l'on ensevelit le père de mon ancêtre Jean Augay. Près de lui son grand-père Philippe, nonagénaire, qui vient malgré le froid rendre un dernier hommage à son fils Marcellin, décédé le 17 brumaire an XII. Veuf par deux fois, le vieux Philippe avait déjà enterré six de ses neuf enfants.

Quelques mois plus tard, Jean Augay se rend à la mairie pour déclarer le décès, survenu dans la nuit du 24 au 25 prairial de la même année républicaine, de son grand-père Philippe, âgé de quatre-vingt-douze ans. Jean est, comme ses aïeux, laboureur - et occasionnellement charpentier - au village de Tronchet en la commune de Saint-Racho, aux portes du Mâconnais. Ses chers disparus sont retournés à la terre qui les a vus naître depuis de nombreuses générations.

Troisième d'une fratrie de six, Jean n'avait pas huit ans lorsque sa mère, Marie Savoye, est morte des suites d'un accouchement. Ses aînés et ses cadets sont déjà tous mariés et à la tête d'une nombreuse famille.
Jean approche la quarantaine lorsqu'il entreprend de chercher une épouse.

Madeleine Laville voit le jour à Saint-Racho le 30 octobre 1781, quelques minutes après son frère jumeau, Georges. Ils sont les seuls enfants de François Laville et Philippine Puillet, laboureurs au village de Villecourt. La nouvelle-née hérite son prénom de sa marraine et tante Madeleine Durix. Les Laville sont originaires de la proche paroisse de Varennes-sous-Dun, où François est né en 1754. Il épousa en 1777 Philippine Puillet, native de Saint-Racho où le couple s'installa.

La petite famille se réunit dans la joie en 1798 pour assister au mariage de Georges avec Jeanne Labrosse, ils auront sept enfants. Dix ans plus tard, c'est autour du cercueil de Philippine que les Laville sont rassemblés. Elle s'est éteinte au soir du 15 novembre 1808. Madeleine vit alors seule avec son père. Elle a trente-et-un ans lorsqu'elle accepte la demande en mariage de Jean Augay.

Ainsi, le 21 janvier 1812, Jean Augay prend pour épouse Madeleine Laville en l'église de Saint-Racho. La veille, ils se sont rendus à La Clayette pour faire rédiger leur contrat de mariage. Il y est convenu que François Laville lègue la moitié de ses biens à sa fille, l'autre moitié revenant à Georges. Le contrat stipule en outre que " [ vivra] ledit François Laville père au même pot et feu avec les futurs époux". Par conséquent, Jean quitte le village de Tronchet- où il vivait certainement avec son frère Jacques, héritier de la propriété familiale - pour aller habiter au village des Bierres avec son épouse et son beau-père. La famille ne tarde pas à s'agrandir.

Le 23 décembre 1812 vient au monde Antoinette, mon ancêtre, premier enfant du couple, qui en aura quatre. Elle est suivie de Benoîte en 1815 et Jacques en 1818.
François Laville meurt le 28 septembre 1819 à deux heures du matin. C'est son fils Georges qui déclare le décès. Une dernière fille, prénommée Anne, vient compléter le foyer de Jean et Madeleine en décembre 1822. Les années passent, les enfants grandissent et les parents vieillissent. Les plus grands sont à présent en âge de se marier. Malheureusement, Madeleine n'aura pas l'occasion de voir ses enfants convoler et fonder un foyer: la mère de famille s'éteint le 28 juin 1836, à cinquante-quatre ans. Jean vit désormais seul avec Antoinette, Benoîte et Jacques. Anne est probablement morte vers 1840 ou un peu avant, sa piste se perd dans les méandres de l'état civil.

Le 11 août 1838, Jean Augay conduit à l'autel sa fille aînée : à vingt-trois ans, Antoinette épouse Jean-Marie Bajard, cultivateur à Saint-Racho, au village de la Velle où il possède une ferme léguée par son père Philibert. C'est là que naît le 9 février 1840 Benoîte Bajard, première fille du couple et premier petit-enfant de Jean Augay.
Le 1er mars 1840, on célèbre le mariage de Jacques, le seul fils de Jean, et donc le seul à pouvoir transmettre le nom des Augay. Ce dernier - qui hérite de la propriété familiale - et son épouse Pierrette Lacombe s'installent auprès de Jean.
Le 23 mars 1841 vient au monde le premier enfant de Jacques et Pierrette, la nouvelle-née prénommée Benoîte-Marie est aussi le premier petit-enfant de Jean à porter son patronyme. L'heureux grand-père s'en va donc fièrement déclarer la naissance au maire.
L'année suivante, Benoîte Augay épouse Benoît Desmurs, cultivateur à Gibles, où les jeunes mariés s'installeront et donneront naissance à sept enfants.
Chez les Bajard et les Desmurs, les naissances se succèdent. Chez les Augay, Benoîte-Marie a grandi et travaille désormais comme bergère. Après deux fils morts-nés en 1842 et 1847, ses parents ont eu la joie d'accueillir deux enfants , Benoît en 1848 et Jeanne-Marie en 1850.
L'automne approche et Jean passe le cap des quatre-vingts ans. Toujours attristé par la disparition récente de son frère aîné Jacques, il est cependant heureux d'apprendre l'arrivée prochaine d'un quatrième enfant au foyer de Jacques et Pierrette. Claudine-Marie Augay voit le jour au tout début de l'année 1853. Malheureusement, si cette nouvelle année commence dans la joie, elle se poursuit dans les larmes: Jacques Augay meurt prématurément le 23 mars, à trente-quatre ans. Il laisse Pierrette seule pour élever leurs quatre enfants, et veiller sur son vieux père.
Quelques saisons passent encore, et Jean sent ses forces décliner. Il sait qu'il partira bientôt. L'héritage ne l'inquiète pas, le partage de ses biens a été fait il y a des années. La descendance est assurée, il a à présent seize petits-enfants, et sûrement d'autres viendront encore après. Un seul de ses petits-fils porte le nom Augay, Jean espère bien que le jeune Benoît transmettra un jour ce patronyme qu'il porte fièrement depuis quatre-vingt-deux ans. À l'automne prochain doit naître un septième enfant chez Antoinette, Jean se doute qu'il ne le connaîtra pas.

Le 28 février 1855, à dix heures du matin, Jean Augay s'éteint entouré de ses proches. Il rejoint dans la terre de Saint-Racho les nombreuses générations de Augay qui l'ont précédé. Hélas, en cette année funeste, deux autres deuils viendront marquer la famille : le 11 novembre, Benoîte-Marie Augay, fille du défunt Jacques dont Jean avait quinze ans plus tôt déclaré fièrement la naissance, meurt en pleine jeunesse. Chez Antoinette, une petite fille, Marie, est venue au monde le 8 octobre, mais, trop fragile, s'est éteinte à Noël. En ce jour de fête chrétienne où l'on célèbre la naissance du Christ, Antoinette et son mari pleurent leur enfant. Le temps effacera la peine, et à ce deuil cruel succèderont d'autres joies et d'autres douleurs. Mais ceci est une autre histoire.


Commentaires