La Jeannette
- houelse
- 6 janv.
- 6 min de lecture
Une nouvelle année commence dans la joie chez Jean Gayot et Antoinette Janet: tous deux âgés de vingt-quatre ans, ils se sont mariés l'année précédente et aujourd'hui vient de naître leur premier enfant.

Quelques heures après sa naissance, en ce 2 janvier 1786, mon ancêtre Jeanne Gayot, que toute sa vie on surnommera Jeannette, est baptisée par le curé de Mussy-sous-Dun, paroisse rurale du Brionnais située près de La Clayette. Elle a pour parrain son grand-père André Gayot, sa marraine est Jeanne Gayot, probablement une tante paternelle. Un an et demi plus tard, la famille s'agrandit : le 25 août 1787, les proches sont rassemblés en l'église de Mussy pour le baptême de Jeanne-Marie, née quelques heures plus tôt. Encore une fille.
Jeannette a trois ans lorsqu'elle perd brutalement son grand-père paternel : André Gayot, âgé de cinquante-cinq ans, meurt foudroyé le 15 mai 1789.

Le 4 décembre 1790 arrive enfin un garçon : il est prénommé Benoît et baptisé le lendemain, accompagné par ses parrain et marraine Benoît Jomain et Marie Gayot. L'oncle et la tante du nouveau-né sont dits "illettrés de ce enquis". Jeannette n'a que quatre ans, mais elle remarque sans doute que ce petit frère est bien chétif : le nourrisson meurt huit jours plus tard.
Quelques temps après, un nouvel enfant s'apprête à venir agrandir la famille. La délivrance arrive le 11 novembre 1791, malheureusement les choses se déroulent mal: la petite fille meurt à la naissance, on ne lui donne même pas de prénom. La mère de famille succombe juste après. Jean Gayot enterre donc sa jeune épouse et sa nouvelle-née. Sa vieille mère est toujours présente, et va sûrement l'épauler pour s'occuper de Jeannette et Jeanne-Marie, le temps que le jeune veuf se trouve une nouvelle épouse.

Jeannette a maintenant sept ans. Le 5 février 1793, son père se remarie: on célèbre à Mussy l'union de Jean Gayot avec Jeanne Bajard. Dix mois plus tard naît Benoîte, la demi-soeur de Jeannette et Jeanne-Marie. Jean se réjouit au printemps 1796 de voir naître un fils auquel il donne son prénom.
La même année, à l'approche de l'hiver, la famille est réunie au cimetière pour un dernier hommage à la grand-mère Gayot qui, à soixante-seize ans, vient de rejoindre son époux dans la tombe. Une dernière demi-soeur, Claudine, voit le jour au printemps 1798. C'est au sein de cette famille recomposée que grandit Jeannette.
Le 28 juillet 1800, l'équilibre familial est bouleversé par un nouveau drame : Jean Gayot se retrouve veuf pour la deuxième fois à seulement trente-neuf ans. La belle-mère de Jeannette est morte, nul doute qu'elle et sa sœur devront jouer les mères de substitution pour les plus petits afin de faire fonctionner ce foyer par deux fois privé de l'affection - et du travail - d'une mère. Éprouvé par ses deux veuvages, Jean Gayot ne convolera pas une troisième fois: avec l'aide de Jeannette et de sa sœur, il élèvera ses cadets et fera tourner la ferme. Il veillera également à trouver un bon parti à ses aînées.

Jeannette a vingt-cinq ans; après une enfance marquée par les deuils, elle voit s'ouvrir une période plus heureuse au moment de quitter le foyer. Le 5 juin 1811, elle prend pour époux Benoît Bajard. Né à Gibles en 1776, Benoît est déjà veuf et n'a pas d'enfants. Jeannette a dix ans de moins. Elle quitte Mussy et s'établit avec son époux dans la commune voisine de Baudemont, où ce dernier est cultivateur.

Le 30 novembre, Jeannette est de retour à Mussy, où, nantie du consentement de leur père, sa sœur Jeanne-Marie épouse André Laroche. C'est peut-être la dernière fois qu'elle voit le vieux Jean, qui semble fatigué.
Jean Gayot n'aura pas la chance de connaître ses petits-enfants qui naîtront bientôt : il s'éteint le 8 février 1812, à cinquante ans. Quelques temps plus tard, Jeannette apprend à son époux Benoît qu'elle est enceinte : leur premier enfant est un garçon, François, qui naît à Baudemont le 29 octobre 1812. En 1814, un deuxième fils, prénommé Claude, vient agrandir la famille, suivi par mon aïeule Jeanne-Marie le 4 novembre 1815. Benoîte, la petite dernière de la famille, voit le jour à l'automne 1817.
Les Bajard quittent Baudemont pour revenir à Mussy où vivent les Laroche: la soeur de Jeanette et son beau-frère André, qui ont deux fils, Benoît et Simon. Ils se réjouissent de la venue prochaine de leur troisième enfant. Hélas, au printemps 1819, cette période de bonheur va s'interrompre brutalement.
Jeannette a à présent trente-trois ans. Ses quatre jeunes enfants serrés autour de ses jupes, la famille réunie à ses côtés au bord de la tombe fraîchement creusée, elle dit adieu à son époux Benoît, mort à son domicile au soir du 25 mars. Son beau-frère André est allé déclarer le décès en mairie le lendemain. Les Laroche sont là pour soutenir la jeune veuve, qui va devoir élever seule ses petits.

Jeannette et ses enfants quittent à nouveau Mussy pour Baudemont où ils résideront quelques années. Elle a la douleur de perdre sa plus jeune fille, Benoîte, qui meurt en 1828, quelques jours avant son onzième anniversaire.
Jeannette approche la cinquantaine. Elle est à présent propriétaire à Baudemont. Les années ont passé, les cheveux ont blanchi et les enfants, qui vivent toujours auprès d'elle, sont à présent en âge de se marier.
Le 8 août 1833, Jeannette donne son consentement à sa fille mineure Jeanne-Marie qui épouse Claude Durix, né vingt-trois plus tôt à Varennes-sous-Dun où il exerce le métier de cantonnier. Le jeune couple s'établit alors à Baudemont.
Jeannette a quarante-huit ans. Nous sommes le 24 décembre 1834 et elle devient grand-mère pour la première fois : Jeanne-Marie donne naissance à un garçon prénommé Benoît. Jeannette, qui vit maintenant à Curbigny avec des deux fils, assiste le 8 février 1835 au mariage de son aîné François. Il épouse Jeanne-Marie Bonin à Colombier-en-Brionnais. La bru vient vivre à Curbigny et rapidement tombe enceinte. Le 20 novembre, elle donne naissance à des jumeaux, Claude et Jacques, qui meurent quelques jours plus tard. Huit autres petits-enfants viendront compléter la fratrie.

En 1840, Jeannette réside à Saint-Racho lorsque son fils cadet, Claude, épouse Antoinette Delorme à Dyo, commune où ils s'installeront et auront huit enfants. Jeannette vit ensuite à Colombier-en-Brionnais avec François, Jeanne-Marie et leurs enfants. Ainsi passent les années.
L'année 1850 commence dans la douleur pour Jeannette qui enterre sa chère sœur Jeanne-Marie, décédée le matin du 26 janvier à son domicile de Mussy. Le 18 décembre 1857, Jeannette a presque soixante-douze ans lorsqu'elle devient arrière-grand-mère pour la première fois. Sa petite-fille Françoise Durix, qui s'est mariée en février, vient d'accoucher. Quelques années plus tard, Jeannette suit son fils et sa bru qui s'installent à Varennes-sous-Dun, où elle passera ses vieux jours.
À la fin de sa vie, Jeannette est une vieille dame bien entourée : elle a élevé quatre enfants qui lui ont donné vingt-quatre petits-enfants, et a le bonheur de connaître une dizaine de ses arrière-petits-enfants. Peut-être, si sa mémoire le lui permet encore, leur raconte-t-elle sa longue existence ? Née avant la Révolution Française, elle a connu, enfant, l'époque de la Terreur, les nobles chassés de leurs châteaux et les curés persécutés. Elle a traversé l'Empire et les monarchies restaurées, sans que cela ne change grand chose à son laborieux quotidien. Elle a connu de loin les débuts de la Révolution Industrielle, mais n'a guère bénéficié de ses progrès. Elle a sillonné un Brionnais encore enclavé à la recherche de travail. Devenue propriétaire, elle peut enfin couler des vieux jours tranquilles et se souvenir de ses chers disparus dont les visages lui reviennent de manière plus ou moins floue. Sa chère petite et son Benoît trop tôt disparus, elle les rejoindra bientôt.

Le printemps arrive et la nature renaît doucement, de timides rayons de lumière percent la nuit mourante et des morceaux de brume dansent encore sur le sommet des vallons, tandis qu'elle sent ses dernières forces l'abandonner : nous sommes le 24 avril 1865, à sept heures du matin, Jeannette vient de s'éteindre chez sa fille Jeanne-Marie.

Son gendre Claude Durix déclare le décès le lendemain, puis la famille se réunit pour un dernier hommage à l'église, avant d'accompagner Jeannette à sa dernière demeure : elle repose à Varennes-sous-Dun.
À l'instar de leur mère, les enfants de Jeannette vivront une longue vie. François, le fils aîné, passera le reste de ses jours à Varennes, où il s'éteindra à l'âge de quatre-vingt-dix ans, entouré d'une très nombreuse descendance. Claude, son frère, cadet, désormais établi à Châtenay, y finit son existence en 1895, à plus de quatre-vingts ans. Jeanne-Marie, leur cadette, vivra ses dernières années chez sa fille puis chez ses petits-enfants à La Chapelle-sous-Dun, où elle meurt à presque quatre-vingt-cinq ans alors que naît le vingtième siècle; plus de cent ans ont passé depuis la naissance de Jeannette.



Commentaires