Mariage en temps prohibé
- houelse
- 24 déc. 2025
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Seule une solitude glacée, immense, occupe les plateaux. Les vachers sont depuis bien longtemps redescendus des burons. Un blanc quasi immaculé recouvre d'ouate ces terres sauvages, où règnent en maîtres le silence, le froid et les loups. Un voyageur égaré y trouverait à coup sûr la mort. La vie, elle, se concentre dans les villages, au creux de la vallée de Néronne engourdie par le froid. Noël approche et en l'église de Saint-Paul de Salers, le vicaire Bonnaves s'affaire: un mariage se prépare. Période bien inhabituelle pour une bénédiction nuptiale, car nous sommes en "temps prohibé", comme le précise l'acte de mariage de Guinot Andrieu et Marguerite Robert. En effet, sous l'Ancien Régime, l'église interdisait de se marier à certaines périodes, que l'on appelait les " temps prohibés"; c'était le cas durant la période de l'Avent, de début décembre jusqu'à Noël. Toutefois, des dispenses pouvaient occasionnellement être accordées par l'évêque en cas d' "urgence", par exemple si les futurs mariés avaient "fêté Pâques avant les rameaux", et que la future épouse était déjà en attente d'un heureux évènement.

Est-ce pour cela que la jeune Marguerite Robert, tout juste âgée de seize ans, s'apprête à épouser son beau-frère ? Née le 27 août 1718, elle est issue des grandes familles Robert et Baptistal, établies au village de Malrieu depuis plusieurs générations. Ses grands-parents maternels, Antoine Baptistal et Agnès Chambon, y vivaient à la fin du dix-septième siècle. Ils y ont trouvé la mort le 22 janvier 1695 dans une avalanche qui détruisit leur maison.

Transcription de l'acte de sépulture de la famille Baptistal :"Le 25 janvier 1695 ont esté enterrés dans notre église Agnès Chambon, deux de ses enfants, et Antoine Baptistal son mari, leur bouvier nommé Cabrolle, morts le 22 tous quatre dans le même jour par la ruine de leur maison accablée par un éboulement de neige, toute la paroisse a esté présente au malheureux accident"
( source: idem)
Marguerite est l'une des plus jeunes enfants de Jacques Robert et Marie Baptistal, aujourd'hui âgés d'une soixantaine d'années. Le couple, pour la deuxième fois, marie une de ses filles au jeune Guinot Andrieu, lui aussi fils d'une famille de fermiers honorablement connue et implantée dans cette rude région depuis de nombreuses décennies. Ce dernier est déjà veuf à trente ans : marié en 1725 avec Agnès Robert - la soeur aînée de Marguerite - il a eu la malchance de perdre sa première épouse prématurément. Agnès est morte le 7 décembre 1731 à l'âge de vingt-deux ans, sans avoir donné le jour à un enfant. Deux semaines et demie plus tard, le jour de Noël, Guinot enterrait son père, décédé au terme de soixante-sept ans d'une vie de labeur.

Le futur marié a été baptisé le 13 janvier 1704, il est donc probablement né le jour même, ou bien la veille. Sa mère Anne Cheymol, veuve de Jean Andrieu, vit toujours au village de Longevialle. Elle a soixante-dix ans. Guinot a-t-il épousé sa belle-sœur dans l'urgence ? S'agit-il d'un mariage d'amour ou de raison ? Rien ne précise les détails qui ont motivé cette union, célébrée dans le froid le 20 décembre 1734.
Passent les journées et les saisons, mais aucun bébé ne vient, dans l'immédiat, agrandir le foyer de Guinot et Marguerite. Ce n' est que le 14 août 1737 que naît leur premier enfant, une fille que l'on prénomme Antoinette. En juillet 1739 vient au monde le premier garçon du couple, prénommé Guinot comme son père. Le pauvre enfant, malheureusement, meurt très jeune " en la ville de Salers", le 23 juin 1742 , un mois avant ses trois ans. Que faisait-il dans cette ville ? Peut-être accompagnait-il son père qui y avait des affaires à faire, des produits à vendre sur un marché ? Avec "le consentement de Monsieur Demathieu, curé de Salers", le petit corps est ramené à Saint-Paul, et inhumé le lendemain en présence de son grand-père Jacques Robert. La mère du défunt petit est quant à elle dans les derniers jours de sa troisième grossesse, et accouche le 8 juillet d'un autre garçon prénommé Jean, qui sera mon ancêtre.


Le 20 mai 1745, Guinot est entouré de ses frères Jean et Antoine pour un dernier adieu à leur mère. Anne Cheymol est décédée la veille au village de Longevialle, " après avoir reçu tous les sacrements", à quatre-vingt-un ans, un âge très avancé à une époque où l'espérance de vie moyenne n'excédait pas quarante ans. Guinot et son épouse continuent à vivre à Longevialle, où ils donneront la vie à dix autres enfants.
Au début de 1760, Guinot Andrieu est un patriarche satisfait. Un an plus tôt, il a marié sa fille aînée. Le mariage de son fils Jean va bientôt être célébré, et Guinot, à l'automne, deviendra père pour la treizième fois.

Le 14 février 1760, Jean Andrieu épouse Catherine Chancel. Les futurs mariés, qui sont mes ancêtres, n'ont respectivement que dix-huit et dix-neuf ans. Tous deux sont domestiques au village de Lesmarronies, chez Antoine Andrieu - probablement l'oncle de Jean - chez qui ce dernier travaille " à office de bouteiller"( il était sans doute chargé de l'approvisionnement en vin sur une grande propriété qui employait de nombreux domestiques). Catherine, née le 30 octobre 1741 à Lesmarronies, est la fille d'Antoine Chancel et Marguerite Robert, qui est une cousine éloignée de la mère de Jean.
Sur les flancs enneigées de la vallée de Néronne, après les réjouissances la vie reprend son cours. La mort est également fidèle au rendez-vous : Guinot Andrieu ne connaîtra jamais son treizième enfant. Il meurt la même année, en un lieu et à une date indéterminés entre le 14 février et le 8 octobre, jour où Marguerite accouche d'une petite fille à la santé très fragile. On n'aura pas le temps de lui trouver un prénom : la pauvre enfant est " baptisée à la maison à cause du danger de mort" et décède peu après.

Marguerite Robert, veuve Andrieu, passera le reste de sa vie à Longevialle, auprès de ses enfants survivants -qui tour à tour se marieront et lui donneront de nombreux petits-enfants- et de sa vieille mère Marie Baptistal, veuve Robert, qui s'éteint en 1763 à l'âge respectable de quatre-vingt-un ans.
Son fils Jean aura lui aussi une très nombreuse descendance: avec son épouse Catherine Chancel ils engendreront également treize enfants. Marguerite les connaîtra presque tous ; elle s'est éteinte à Longevialle le 28 mars 1781.
Contrairement à leurs descendants, Guinot et Marguerite, à présent réunis dans la tombe, ne seront pas témoins des bouleversements engendrés par la Révolution Française. Ils ne verront pas la Monarchie tomber, les nobles et les curés persécutés, les églises pillées. Cette révolution qui ne profita qu'aux élites ne changea finalement guère le quotidien de Jean et Catherine. Comme leurs ancêtres, ils trimeront toute leur vie sur la commune qui les a vus naître et qui les verra mourir.

Carte postale ancienne représentant Saint-Paul ( source : blog " l'Auvergne vue par Papou Poustache " )
Il faudra attendre encore quelques décennies pour qu'une autre révolution, industrielle celle-ci, apporte de vrais changements au quotidien des fermiers de Saint-Paul. À partir du dix-neuvième siècle, de pauvres bougres destinés à une vie de labeur ont pu échapper à leur inexorable destin et se construire ailleurs une vie meilleure; hélas, l'exode rural a vidé les campagnes, autrefois grouillantes de vie. Ces changements se sont faits pour le meilleur et pour le pire. Comme un mariage.



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