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Le souffle de la Faucheuse

  • houelse
  • 8 juil.
  • 7 min de lecture

Mon arrière-arrière-arrière-grand-mère Jeanne-Marie Bajard est née à Baudemont (Saône-et-Loire) le 4 novembre 1815. Au cours de sa longue existence, elle a croisé très régulièrement la Faucheuse, venue emporter l'un de ses proches. Mais elle a longtemps échappé à sa lame létale.

Carte ancienne du Brionnais ( région de La Clayette) où vécut Jeanne-Marie. Elle passa l'essentiel de sa vie à Baudemont et Varennes-sous-Dun.
Carte ancienne du Brionnais ( région de La Clayette) où vécut Jeanne-Marie. Elle passa l'essentiel de sa vie à Baudemont et Varennes-sous-Dun.

Jeanne-Marie est la troisième des quatre enfants de Benoît Bajard, cultivateur né à Gibles le 19 décembre 1776, qui épousa le 12 février 1809 Marie Roche. Un an plus tard, Marie se trouva enceinte de leur premier enfant, qui devait naître à l'automne. Et le 17 novembre 1810, les premières contractions commencèrent. Hélas, le cauchemar aussi. L'ombre de la Faucheuse planait, la créature immonde se rapprochait inexorablement ; la petite fille naquit morte. On ne lui donna même pas de prénom. Marie ne survécut pas à son accouchement et mourut le même jour.


Acte de naissance de Jeanne-Marie ( source: site des Archives départementales de Saône-et-Loire)
Acte de naissance de Jeanne-Marie ( source: site des Archives départementales de Saône-et-Loire)

Quelques mois plus tard, le 5 juin 1811, Benoît Bajard épouse en secondes noces Jeannette Gayot, née à Mussy-sous-Dun le 2 janvier 1786. Elle est la fille de Jean Gayot, cultivateur à Mussy, et d'Antoinette Janet, décédée. Le couple a deux fils : François ( né en 1812) et Claude ( né en 1814) , avant d'accueillir Jeanne-Marie. Une deuxième fille, Benoîte, rejoint la fratrie en septembre 1817. La famille, qu'ils espèrent très nombreuse, vit à Baudemont, et se compose de quatre enfants éclatants de santé ( les trois aînés deviendront octogénaires). Vers 1818, ils déménagent et s'installent à Mussy, où le père travaille comme fermier. Hélas, tout enfant encore, Jeanne-Marie sentira s'approcher l'ombre menaçante de la Camarde, son haleine de soufre lui murmurant au passage : '' je ne viens pas pour toi, ce n'est pas encore ton heure.'' Elle sentira passer, tout près d'elle, le souffle de sa lame grinçante et aiguisée venue faucher l'âme de son père. Benoît Bajard quitte ce monde le 25 mars 1819, à seulement quarante-deux ans. C'est son beau-frère, André Laroche, qui déclare le décès et signe l'acte. Jeanne-Marie n'avait que trois ans et demi.




Acte de décès de Benoît Bajard ( source: idem)
Acte de décès de Benoît Bajard ( source: idem)

Au début des années 1830, Jeannette Gayot, veuve Bajard, vit avec sa fille à Baudemont, où elle est propriétaire. Cette dernière travaille comme ''aide de service ''. Les deux frères aînés de Jeanne-Marie sont placés comme domestiques agricoles dans des fermes environnantes. Benoîte, la cadette, n'est déjà plus de ce monde: la Faucheuse l'a emportée au début de l'automne 1828, quelques jours avant son onzième anniversaire.


Le 8 août 1833, c'est un évènement joyeux qui est célébré à Baudemont, enfin des noces après tant d'obsèques : Jeanne-Marie épouse Claude Durix, cantonnier à Varennes-sous- Dun. Son père, Benoît Durix, est présent. Le marié signe l'acte d'une belle écriture lisible. Les autres membres des deux familles ne savent pas écrire.



Signature de Claude Durix sur son acte de mariage avec Jeanne-Marie (source: idem)
Signature de Claude Durix sur son acte de mariage avec Jeanne-Marie (source: idem)


Le couple s'établit à Baudemont, où Claude exerce sa profession de cantonnier, et Jeanne-Marie travaille comme fileuse. Elle se retrouve rapidement enceinte, et redoute peut-être une nouvelle entrevue avec la Faucheuse. Dieu merci, tout se passe bien et  le 24 décembre 1834, elle donne la vie à un garçon, qui est prénommé Benoît, comme ses deux grands-pères. Une soeur, Françoise, vient agrandir la famille le 27  avril 1836. Le 11 avril 1838 arrive une nouvelle fille, que l'on prénomme Jeanne-Marie, comme sa mère. Mais lorsque l'on s'y attendait le moins, la Faucheuse refait son apparition, et après un regard cruel pour la mère éplorée, fauche la jeune âme, qui n'aura passé que vingt-cinq jours en ce monde. Peut-être pour exorciser la peine, la petite sœur qui naît le 4 décembre 1839 est également prénommée Jeanne-Marie. Un frère, Jean-Claude ( mon arrière- arrière-grand-père) vient au monde le 21 juillet 1842. Une dernière petite sœur arrive le 19 janvier 1848, on la nommera Françoise, comme son aînée. Claude Durix est à présent un fier patriarche.


Vers 1850, la famille déménage à Varennes-sous-Dun, où habitent les grands-parents Durix . La Faucheuse les suit à distance et au printemps 1852, Jeanne-Marie accompagne son époux à l'enterrement de sa mère. Désormais veuf, Benoît Durix s'installe chez son fils Claude et sa bru Jeanne-Marie, où la Mort vient le chercher le 27 novembre 1854.


Jeanne-Marie et Claude marient leur première fille, Françoise, en février 1857. Elle épouse Antoine Ray. Le mariage est rapidement fécond, et quelques jours avant Noël, Jeanne-Marie a la joie de connaître sa première petite-fille, qui s'appelle également Jeanne-Marie. Elle sera l'aînée d'une fratrie de quatre. Dans les années qui suivent, les enfants se marient les uns après les autres, donnant à Jeanne-Marie et Claude une nombreuse descendance: au total 23 petits-enfants, nés entre 1857 et 1894, que Jeanne-Marie aura le bonheur de tous connaître et voir grandir.


Son ennemie la Faucheuse les aurait-elle oubliés ? Certes non, car elle revient le 24 avril 1865: la brave Jeannette - la vieille mère de Jeanne-Marie- disparaît à l'âge de soixante-dix-neuf ans, une longévité remarquable à une époque où l'espérance de vie des femmes est de seulement quarante ans. Venue au monde quelques années avant la Révolution Française, elle s'éteint à la fin du Second Empire.



Jean-Claude, le plus jeune des fils de Jeanne-Marie, devient comme son père cantonnier à Varennes-sous-Dun, et se marie le 26 février 1870 à Saint-Racho. Il réussit l'exploit d'épouser une femme qui porte le même nom et le même prénom que sa mère : Jeanne-Marie Bajard ! En réalité, la future épouse est une petite-cousine de la future belle-mère, le terme exact est '' cousine issue d'issu de germain'' : comme on le voit sur cette illustration, leurs arrières- grands-pères respectifs, Simon Bajard et Catherin Bajard étaient frères. Elles ont pour arrière-arrière- grands-parents communs Philibert Bajard et Pierrette Durix.







Le couple, qui déménagera fréquemment entre Baudemont, Aigueperse (Rhône ) et La Clayette aura quatre enfants ( dont mon arrière-grand-mère).


Le 4 novembre 1877, jour de ses soixante-deux ans, Jeanne-Marie a une sensation étrange; de loin, elle perçoit, une nouvelle fois, le bruit affreux de la faux. Son fils aîné Benoît Durix, qui s'est établi à Charlieu dans la Loire, vient de trépasser dans la force de l'âge , laissant une veuve et quatre orphelins. Quatre années passent, et lorsqu' arrive le 1er janvier 1881, Jeanne-Marie a de mauvais pressentiments. Cette nouvelle année sera effectivement chargée en événements dramatiques: le 4 mai, Jeanne-Marie Tachon, la veuve de son fils Benoît, rejoint son époux dans la tombe. Et le 7 novembre, sa bru  homonyme, Jeanne-Marie Bajard, est emportée par la Faucheuse à seulement trente-huit ans. Veuf avec quatre enfants, Jean-Claude se remarie l'année suivante avec Marie Goyard, qui lui donnera deux autres enfants.



Les années se succèdent et la Faucheuse repasse régulièrement. On est presque habitués. Si Jeanne-Marie est pour le moment épargnée, ce n'est pas le cas de son petit-fils Jean-Claude Durix, qui est arraché à sa famille à seulement onze ans, en août 1882, moins de neuf mois après le trépas de sa mère. Françoise Chanrion, la fille cadette, qui vit à Curbigny et a une petite fille d'un an, s'apprête à mettre au monde son deuxième enfant. Bien entendu, la Mort sera de nouveau présente au rendez-vous. Un garçon naît le 14 décembre 1883, mais l'accouchement se passe très mal et après une douloureuse agonie d'une semaine, Françoise meurt à l'âge de 35 ans.



Jeanne-Marie a enterré trois de ses enfants. Implore-t-elle Dieu, dans ses prières, de mettre un terme à ses souffrances ? Supplie-t-elle, au cours de ses insomnies, la Faucheuse de cesser de la tourmenter, elle et sa famille ? Espère-t-elle, à bout de courage et en un lâche désespoir, être la prochaine sur la liste pour ne plus souffrir et qui sait, dans l'au-delà, retrouver ses chers disparus ? Après tout, elle a maintenant plus de soixante-dix ans, il serait bien temps que cela se termine. Toujours est-il que la famille connaîtra quelques années de répit.



En 1887, Jeanne-Marie et Claude ont la joie de devenir arrière-grands-parents. Au seuil des années 1890, ils vivent toujours à Varennes-sous-Dun. Jeanne-Marie sait que bientôt, dans quelques mois ou quelques années, la Faucheuse reviendra, et cette fois- ci, ce sera la bonne. La rencontre suivante a lieu le  7 février 1891. De nouveau, elle sent le souffle glacial, à son oreille, la face hideuse de la Mort, son haleine méphitique tout près de son visage, et le murmure narquois: '' ce n'est pas ton heure''. La lame s'abaisse. Claude Durix, qui fut son époux pendant cinquante-huit ans, gît, froid et raide, sa vieille âme a été emportée. Jeanne-Marie vit maintenant seule à Varennes.


C'est à cette époque que sa fille Jeanne-Marie Franc, qui est épicière à La Clayette, est fauchée à son tour: le 1er mai 1895, cette dernière est en train de jardiner dans son potager lorsqu'elle s'effondre brutalement et tombe dans une mare. Son fils la retrouve raide morte quelques instants plus tard. Jeanne-Marie Bajard, veuve Durix, enterre son quatrième enfant. Et la Mort n'a pas terminé son jeu cruel.


Article paru dans le Courrier de Saône-et-Loire relatant le décès tragique de Jeanne-Marie Franc ( source : retronews)
Article paru dans le Courrier de Saône-et-Loire relatant le décès tragique de Jeanne-Marie Franc ( source : retronews)

Eugénie, l'une des filles de la défunte Jeanne-Marie , qui est jeune mariée et vit à Clermont-Ferrand , meurt d'une péritonite le 18 février 1897.


Extrait de l'acte de décès d'Eugénie Franc ( source: Archives départementales du Puy-de-Dôme) Étrangement, la cause du décès est précisée en marge.
Extrait de l'acte de décès d'Eugénie Franc ( source: Archives départementales du Puy-de-Dôme) Étrangement, la cause du décès est précisée en marge.

Et le destin s'acharne sur la famille Franc: le gendre Gabriel Franc ne se remet pas de la mort brutale de sa femme et de sa fille, et les rejoint en avril 1897. La Faucheuse reviendra bientôt.


Elle frappe par deux fois en 1899: le 14 juin meurt Claudine Puillet, soeur cadette d'Eugénie et mère d'une petite fille de sept ans; le 3 septembre c'est Jules, leur frère aîné, pharmacien à La Clayette , qui est emporté à seulement trente-trois ans. Il laisse derrière lui deux enfants de deux et quatre ans.


Jeanne-Marie part vivre à La Chapelle sous Dun, probablement dans la famille de sa petite-fille Claudine Puillet. À son âge - elle aura quatre-vingt-quatre ans à l'automne - pourra-t-elle encore longtemps supporter toute cette souffrance ? Hormis ses parents, son époux et sa jeune soeur, elle aura vu mourir quatre de ses six enfants, et cinq petits-enfants. Connaîtra-t-elle bientôt la délivrance dernière?


Carte postale de La Chapelle sous Dun, où Jeanne-Marie passa les dernières années de sa vie
Carte postale de La Chapelle sous Dun, où Jeanne-Marie passa les dernières années de sa vie

Un an plus tard, alors que l'on célèbre la fête nationale, elle pressent l'ultime rendez-vous pour bientôt. Le lendemain, sa vieille ennemie est à son chevet. Son heure est venue. Après l'avoir si souvent tourmentée, la Faucheuse lui a-t-elle fait la faveur d'une mort douce? Jeanne-Marie Bajard a-t-elle quitté ce monde paisiblement ? Son acte de décès, en date du 15 juillet 1900, ne le précise pas, mais je l'espère de tout coeur.



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